Missions impossibles: Pénurie de ressources - Quelque 70 000 enfants en difficulté sommeilleraient sur des listes d'attente
«Nous sommes contingentés: on ne peut pas avoir plus que tant d'enfants en difficulté et le financement qui va avec», explique un directeur d'école

Marie-Andrée Chouinard
Édition du lundi 14 février 2005 

Mots clés : Québec (province), Éducation, Ministère, reid

Le ministère de l'Éducation (MEQ) ne reconnaît pas le nombre réel d'enfants en difficulté constaté sur le terrain, car il finance leurs services selon un indice de probabilité et une base historique qui ne correspondent pas à la réalité.


 
 

Le ministre de l’Éducation, Pierre Reid, croit que la solution du problème des enfants en difficulté n’est pas qu’une affaire de ressources, ni non plus d’enseignants. «L’école ne peut pas tout faire, ni les profs non plus d’ailleurs», explique-t-il.
Jacques Nadeau 

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C'est ce qui expliquerait le gouffre qui subsiste entre les ressources données par Québec aux écoles et les besoins non comblés décriés par le réseau scolaire. 

Quelque 70 000 enfants, connus des écoles comme ayant besoin de services complémentaires mais victimes d'une pénurie de ressources, sommeilleraient donc sur des listes d'attente. 

«C'est moins "sexy" au bulletin de nouvelles qu'une civière dans le corridor, mais on a nos listes d'attente nous aussi !», explique un directeur d'école primaire dont 20 % des élèves ont été formellement ciblés par les enseignants comme ayant besoin de services complémentaires sans qu'on puisse les leur fournir, faute de ressources. L'enveloppe financière de cette école, sise en milieu favorisé, est conçue pour répondre aux besoins de 10 % des élèves de l'école, alors que près du tiers ne peuvent réussir avec l'offre de formation ordinaire. 

Selon les toutes dernières données consultées par Le Devoir, quelque 15 % des enfants sont membres en règle du club des EHDAA (élèves handicapés ou en difficulté d'adaptation ou d'apprentissage). Près de 2 % sont handicapés, plus de 13 % sont en difficulté, des statistiques qui ne cessent de gonfler. 

Mais sont-elles vraiment une photographie de la réalité ou en laisserions-nous échapper au vol ? Se pourrait-il qu'il y en ait plus que ce qu'on voudrait nous laisser croire ? «Ça se pourrait», reconnaît Liette Picard, directrice de l'adaptation scolaire et des services complémentaires au MEQ. 



Des 984 000 élèves du primaire et secondaire inscrits en 2003-2004 dans le réseau scolaire,13 % seraient officiellement en difficulté, soit environ 127 000. Mais d'après les commissions scolaires, par exemple à la Commission scolaire de Montréal, qui a fait le calcul, ce serait plutôt 20 % des élèves qui auraient besoin de services. Conséquence : quelque 70 000 enfants du Québec seraient laissés sans ressources... 



 
«Ces 20 % dont vous parlez, c'est perceptuel», affirme Julie Gosselin, sous-ministre adjointe aux réseaux pour le MEQ. «C'est possible qu'au Québec on en soit rendu là, mais ce serait assez dramatique.» 



Si le ministère reconnaît que ses données n'englobent sans doute pas la totalité des enfants qui devraient être recensés, il combat la croyance selon laquelle un ajout incessant de ressources serait la seule clé du succès et il affirme ajouter sans cesse des sommes d'argent. «On ferait du un pour un, et je vous parie que ça ne serait pas assez», croit Liette Picard. «Ce n'est pas qu'une affaire de spécialistes, mais d'organisation de la pédagogie.» 

Base historique 

Sur le terrain des écoles, les directeurs peinent pourtant à trouver les dollars pour augmenter le soutien aux enseignants. «Nous sommes contingentés : on ne peut pas avoir plus que tant d'enfants en difficulté et le financement qui va avec», explique le directeur d'une école de quelque 340 élèves. «On ne peut pas coter pour plus ce qu'on a, mais on a beaucoup plus d'enfants que ce qu'on cote.» 

Le MEQ refuse cette interprétation des choses, qui rejaillit pourtant sur l'ensemble des élèves et fait de la politique d'intégration un chaos. «Les écoles ne sont pas contingentées», explique Mme Gosselin. Mais elles sont financées en fonction d'une base historique liée à un indice de pauvreté. 

Seuls les enfants handicapés ou présentant des troubles graves du comportement conservent un «code» qui leur garantit un financement ciblé de la part du MEQ, réellement attribué à l'enfant. «Le financement est réel, dans la mesure où il est attribué à un enfant précis pour un problème précis», explique Mme Gosselin. 

Pour tous les autres, qui n'ont plus ces étiquettes jadis généreusement attribuées, «l'ensemble de l'action de l'école est soutenue par des enveloppes globales au titre de la défavorisation et au titre du risque», comme l'expliquait le sous-ministre en titre du MEQ, Pierre Lucier, lors de son passage en octobre dernier devant la commission de l'administration publique. 

Le MEQ dépense 1,2 milliard de dollars pour ces 15 % d'élèves fragiles, soit plus de 20 % du budget total. En mettant le nez dans les affaires du ministère, le Vérificateur général du Québec a conclu l'an dernier que le milliard était bel et bien dépensé, mais qu'on ne pouvait dire avec exactitude à quelles fins et surtout, s'il était suffisant. 

«On nous donne l'argent en fonction d'un calcul historique qui ne correspond pas à la réalité, et comme nous n'en avons pas assez, on cesse d'identifier les enfants dès qu'on est à sec», explique une directrice adjointe d'une école secondaire. «C'est un cercle vicieux.» 

Si le ministère a instauré cette manière d'octroyer les fonds en fonction d'un pourcentage de risque, c'était pour corriger «certains abus» du passé. «Nous nous sommes rendu compte que les taux de déclaration étaient très variables et peu équitables d'une commission scolaire à l'autre», explique René Lepage, directeur des politiques et des opérations budgétaires au MEQ. «Il y avait possiblement certains abus et une tendance trop rapide à identifier l'enfant.» Des enseignants trop rapides sur la déclaration, et qui réclamaient des ressources plus vite que leur ombre ? 

Manières de faire 

La présidente de la Fédération des syndicats de l'enseignement (FSE-CSQ) ne voit pas les choses du même oeil. «Notre convention constitue le rempart des services aux élèves», explique Johanne Fortier, alors que le bras de fer qu'elle engage ces jours-ci avec le gouvernement pour le renouvellement de la convention collective des 80 000 enseignants du primaire et du secondaire vise précisément les élèves en difficulté d'apprentissage. 

Si les deux parties s'entendent pour dire qu'il faut revoir les manières de faire, elles ne proposent certes pas le même guide d'emploi : plus de souplesse pour les patrons, plus de balises pour les employés. 

Le syndicat reproche aussi le flou engendré par une nouvelle appellation créée en 2000 par le ministère pour englober temporairement tous les enfants fragiles et susceptibles de flancher dans leur route vers la réussite : les élèves à risque. «C'est devenu un fourre-tout, une échappatoire pour le gouvernement, une manière de ne pas donner les services», ajoute Mme Fortier. 

«Il y a un problème de ressources», concède le ministre Pierre Reid. «C'est pour ça qu'on en a ajouté et qu'on en ajoutera encore. Il semble qu'il y a des cas où les enfants sont identifiés, mais ils attendent, ils n'ont pas l'aide à la vitesse à laquelle ça devrait arriver. C'est quelque chose qui me préoccupe.» 

Dans les écoles, les enseignants dénoncent la fâcheuse tendance des directions d'école de s'en remettre uniquement à l'enseignement adapté, qui devrait répondre aux besoins des enfants, quels qu'ils soient. «L'enseignement adapté pour un ou deux élèves aux besoins très particuliers, c'est une chose, mais quand c'est de la moitié de la classe qu'il s'agit, qu'est-ce qu'on fait ?», fulmine Johanne Fortier, dont le syndicat doit enclencher ces jours-ci des moyens de pression. 

Peu importe l'issue de la négociation, qui prendra dans les prochaines semaines un rythme qui pourrait à terme mener à la grève, en avril, le ministre Pierre Reid croit qu'il ne s'agit pas que d'une affaire de ressources, ni non plus d'enseignants. «L'école ne peut pas tout faire, ni les profs non plus d'ailleurs», explique-t-il. «C'est d'une concertation sociale, au milieu de laquelle se trouve l'école, dont nous aurons besoin. On ne pourra pas tout régler, peu importe l'argent qu'on injecte.» 

*** 

La fin de notre dossier demain 

